Suivons Lamartine en 1850 depuis l'ambasse de France dans la rue de Pera, ie. İstiklal cad. jusqu'à Ihlamur kasrı, la Pavillon des Tilleuls pour son audience avec Abdülmecid

"En sortant de l'enceinte de ce palais, nous trouvâmes la longue rue de Pera et de son faubourg obstruée d'une foule de Francs, de Turcs, de Grecs, d'Arméniens, que le désir de voir passer les pachas, les officiers et les troupes qui se rendaient au kiosque et à la revue du sultan avait rassemblés. Nous arrivâmes ainsi à l'extrémité du faubourg de Fera. Là, un autre spectacle attira nos yeux. Nous passions sans transition d'une ville presque européenne dans un campement de Tartares
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Après avoir traversé cette place qui termine le long faubourg Péra (Taksim ?), nous passâmes devant d'immenses casernes entourées d'une forêt d'immobiles cyprès, ces sentinelles végétales qui semblent en faction dans les pays du soleil ; puis devant le magnifique palais isolé de l'école d'élat-major, où se pressait un grand mouvement d'ordonnances, d'officiers, de voitures étranges, d'Arabes et de chevaux caparaçonnés.
.../... La route descend, après ce palais, par une pente rapide dans le creux d'un ravin profond. Ce ravin mène, à gauche, à la fraîche et verte vallée des eaux douces d'Europe, espèce de Trianon des anciens empereurs, aujourd'hui abandonné aux promeneurs solitaires et aux paysans bulgares, joueurs de musette qui gardent dans ces prairies les chevaux du sultan.
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La route ensuite remonte en inclinant à droite sur d'autres collines et sur un large plateau d'où l'on revoit à ses pieds le lit profond et verdoyant du Bosphore, la côte d'Asie de l'autre côté de ses eaux, la mer de Marmara, les îles des Princes, les neiges lointaines du mont Olympe ; le tout entrecoupé ça et là par les voiles des navires et par les coupoles et les minarets de Stamboul qui se détachent en blanc sur le lapis de ce firmament. Mais ce paysage nous apparut tout à coup animé et complété par une scène militaire incomparabl.
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. A droite et à gauche de la route montueuse que nous suivions, des pelotons de lanciers avec leurs petits étendards flottants à la brise, des batteries d'artillerie à cheval, des régiments d'infanterie en carré et en ligne, des escadrons de cavalerie arabe montés sur des chevaux à l'œil de feu et à la longue crinière de lion, des groupes de pachas, de généraux, d'officiers supérieurs devant les troupes; d'autres groupes assis ou debout d'hommes et de femmes aux costumes les plus variés, étaient disposés peut-être par le hasard, mais en apparence comme par l'art d'un décorateur d'opéra.
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.Le déploiement des régiments sur les collines et les groupes de cavaliers s'arrêtèrent à un dernier ravin, sous des platanes.
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La voiture s'arrêta dans un petit carrefour de trois chemins rustiques, sur un sol de sable humide. Nous descendîmes; notre guide nous conduisit à gauche par le chemin le plus ombragé, jusqu'à une clairière au fond de laquelle nous commencions à apercevoir une maisonnette carrée à toit plat, à une seule fenêtre, à peu près semblable à un presbytère de pauvre curé de campagne, dans un de nos villages du Midi ; un escalier de trois marches, surmonté d'une simple barrière à claire-voie peinte en vert, montait du sentier sur la terrasse de la maisonnette. D'immenses arbres fruitiers ombrageaient cette terrasse basse, et cinq ou six vieux tilleuls jetaient leurs branches et leurs feuilles sur le toit lout noyé de leur ombre. Un petit bassin carré, qu'alimentait un jet d'eau imperceptible, murmurait mélancoliquement devant la porte du pavillon au-dessous du bassin ; un autre escalier rustique descendait par cinq ou six marches dans un jardin potager d'environ un demi-arpent [dont s'occupe un jardinier turc qui] ne fit aucune attention à nous : c'était cependant là le kiosque favori du sultan, le palais de loisir et d'étude de ce maître de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, depuis Babylone jusqu'à Belgrade, depuis Thèbes jusqu'à Stamboul.

.../... Un seul introducteur, gardien du kiosque, nous ouvrit la barrière et nous fit passer devant la porte de ce palais de l'ombre, du silence et de la simplicité ; la porte était ouverte pour laisser entrer le vent, la fraîcheur et le bruit de l'eau du bassin. Nous jetâmes en passant un coup d'œil furtif dans l'intérieur ; ce n'était qu'une seule salle carrée entre les quatre murs peints à la détrempe, d'une teinte verdâtre, un pavé en stuc, un divan recouvert d'une toile de coton blanche autour de la salle, une fenêtre ouvrant sur le grand tilleul, un petit bassin à jet d'eau murmurant goutte à goutte en tintant tristement au milieu de la chambre ; aucun autre meuble, aucun autre ornement ; il était orné de son isolement, meublé de son ombre : nous passâmes. L'esclave du sultan nous fit descendre dans le jardin potager que nous avions entrevu, et nous conduisit, par une petite allée sablée des cailloux gris du ruisseau voisin, sur un banc de bois au pied et à l'ombre d'un autre vaste tilleul à quelque distance de la maison impériale; les feuilles nous la cachaient. « Sa Majesté va arriver bientôt, nous dit-il ; j'ai ordre de vous recevoir ici et de vous offrir les rafraîchissements et les pipes."

Alphonse de Lamartine, Nouveau voyage en Orient, 1846, livre II., le sultan Abd-ul-Mejid