Emmanuel BERL (1892 - 1976) , "Europe et Asie" (préface)
Gallimard - Idées, 1969
mais
au fait... l'Europe est née en... Turquie !
En 1946, des analyses incisives - ô combien toujours actuelles ! qui
ne se satisfont pas des lieux communs à la simplicité illusoire
si reposante... mais redécouvrent que l'Europe fut dès son
origine beaucoup plus une volonté tournée vers l'avenir qu'une
nostalgie culturelle enfermée dans son passé : "[les
européens] vont jusqu'à se réclamer de le jeune fille trouvée, enlevée par
Jupiter sur une plage d'Asie Mineure, et ne se rappellent pas que pour les
Grecs "Europe" désignait un monde étranger à la Grèce. Ils parlent comme
si elle était une chose donnée dans l'espace et dans le temps. Mais elle
n'est pas une chose - comme l'est effectivement l'Egypte. Elle ne signifie
rien d'autre que la série de ses projets successifs."

Mosaïque
turque : mosaïque européenne évidemment ! Avec les habits
successifs que "le Turc"endosse : Conquérant, Homme malade
puis Candidat perpétuellement recalé, longue est l'histoire
de ses complexes relations avec "l'Européen" qui, dès
le début, ne cesse de varier dans ses attitudes : hostilité
et rejet, croisade et commerce, curiosité et fascination, ouverture
et intégration !
Mais commençons par le commencement : l'empire ottoman pris dès
sa naissance, d'une inextinguible soif d'Europe, lance sa redoutable conquête
militaire :
le Turc musulman devient le cauchemar de l'Européen chrétien...
MOSAÏQUE
TURQUE EUROPEENNE AU XVIè
Rencontrez
envoyés & ambassadeurs dépêchés à
Constantinople par la France...
depuis François 1er !
Rencontrez
envoyés & ambassadeurs dépêchés à
Paris par le Grand Seigneur...
depuis Soliman !
la
France, précurseur européen des relations avec le Turc !
Fernand BRAUDEL
"La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II"
1949- Armand Colin, 1990 ( épuisé)
"La
Méditerranée, à l'époque de Philippe II"
A chaque bout de la Méditerranée, deux souverains européens,
frères ennemis, dont les affrontements sans pitié cachent-
ou... révèlent - l'incroyable communauté de destin
!
Ouvrage magnifique qui, au-delà de la présentation de l'Espagne
de Philippe II, successeur de Charles-Quint, transfigure l'Histoire événementielle
pour montrer au XVIè siècle, dans tous les aspects de la vraie
vie - le prix du blé, la construction des bateaux... - l'affrontement
autour de la "mère" Méditerranée de ses enfants
européens : Espagne, Italie - les Italies, France, Pays-Bas, Allemagne,
Turquie
7
octobre 1571, Lépante : le choc !
Michel
LESURE, "Lépante, la crise de l'empire ottoman"
Gallimard, 1973 , 288 p. (16 p. hors texte)
Henri
PIGAILLEM, "La Bataille de Lépante (1571)"
Economica, "Campagnes et stratégies", 2003, 136 p.
Une mosaïque de la nef de la lyonnaise Notre-Dame de Fourvière
composée par Charles Lameire (1832-1910)
Le bilan ? Pour un choc, c'en fut un : les historiens parlent de 7 500 morts
côté chrétien, 30 000 côté turc, ce qui pour l'époque
est une performance plus qu'honorable !
Cette déroute complète du Turc vient enfin rassurer l'Europe
chrétienne - qui en avait bien besoin : "Il" n'est plus
invincible. A part ça - certains diront que c'est déjà
pas mal, il s'agit plutôt d'un coup d'épé dans l'eau...
de la Méditerranée ! Les galères du Turc n'ont pas
fini de brûler - Il va les reconstruire très vite ! que la
Ligue vole en éclat : chacun retourne très égoïstement
à ses occupations géostratégiques, à commencer
par Philippe II d'Espagne. Certes la progression de l'Ottoman dans la partie
occidentale de la Méditerranée est stoppée mais...
juste au moment où l'Europe s'en désintéresse pour
se tourner vers l'Atlantique; et dans la partie orientale, le Turc va être
encore chez lui pour quelque temps !

Lépante : pour beaucoup, c'est le symbole de la victoire de l'Europe
chrétienne unie contre l'Empire barbare de l'infidèle ottoman.
Ainsi, c'est une des fresques qui ornent Notre-Dame de Fourvière,
fervente expression, après la rude défaite de 1870, d'un frénétique
sentiment tout autant nationaliste que catholique : laissons Dieu faire
le tri !
Aucun symbole n'est de trop pour taire les dissensions cruelles qui en coulisse
rongèrent cette belle union. En fait, la flotte de la Sainte Ligue
initiée par Pie V et qui rassemble les espagnols, des italiens -
pour une fois Venise ose affronter l'Ottoman - et quelques autres, travaille
essentiellement pour l'Espagne léguée par Charles-Quint. Elle
est d'ailleurs rondement dirigée par son fils naturel, Don Juan d'Autriche
; côté turc, c'est
Kılıç Ali Paşa, et quelques barbaresques comme Scirrocco et Euldj Ali.
On cherche les bateaux français... après la signature de la
Scandaleuse alliance, il faut ménager l'allié ottoman ! Quitte
à continuer à s'attirer les foudres pontificales !
Venise
et La Porte : je t'aime moi non plus !
"Venise et La Porte ottomane, 1453-1566", Marie F. VIALLON
Pendant la lutte contre les Infidèles, les affaires continuent
! Quand les tragédies guerrières côtoient les négociations
les plus pragmatiques !
Ed. Economica, 1995
"Venise
et l'Orient" : une magnifique exposition ( février 2007) pour
expliquer la communauté des destins et l'interpénétration
des cultures...
Jean-Luc
PIERRE, "La renaissance vénitienne et l'Orient méditerranéen,
XIVème-XVIème siècles"
Un
dossier sur "l'Orient et Venise", par Quantara : le magazine
des cultures arabes et méditerranéennes...
la
scandaleuse alliance choque la très chrétienne Europe
Mais comme un siècle plutôt le Byzantin orthodoxe choisit le
Musulman contre le Catholique, dans l'Europe déchirée par
les Guerres de religion, le Catholique préfère encore le Turc
au Protestant ! Comme le dit Brantome dans sa "Vie des grands capitaines
français", pour beaucoup, il n'y a pas "grand différance
du Turc à l'hérétique (...)" et ainsi "M. de Saincte-Foy [Arnaud
Sorbin de Sainte-Foi] (...) en pleine salle basse du Louvre prescha, amprès
la paix de Chartres, devant le roy, la reyne et toute la court (...) : qu'il
aymeroit cent fois plustost estre Turc qu'hérétique ou huguenot".
Cette alliance - réaliste et pragmatique - s'inscrit bien dans la
lutte fratricide européenne qui se joue entre François 1er
et l'Empereur, car comme le rapporte Brantome : "il avoit esté très-nécesssaire
à nos roys de s'ayder des forces du Turc, sans lesquelles leurs affaires
fussent allées très mal, et l'empereur les eust fort descousues, et que
contre les loups il se faut ayder des chiens... "

1537 : François 1er, le Très Chrétien, fils aîné
de l'église catholique établit des relations diplomatiques
avec le Grand Seigneur, hérétique parmi les hérétiques
: le scandale est grand !
Géraud Poumarède : "Pour en finir avec la Croisade"
PUF., Le noeud gordien, 2004, 686 pages
"Pour
en finir avec la Croisade" : vaste programme !
Autour des relations au XVIè et XVIIè siècle entre
l'Europe qui se voudrait très chrétienne et l'Empire du Turc,
une radiographie rigoureuse du sentiment européen anti-turc, de sa
continuité avec le très complexe phénomène des
Croisades, mais aussi de son caractère fortement idéologique
et religieux, de plus en plus en décalage avec des comportements
géopolitiques, économiques et culturels beaucoup plus pragmatiques,
plus raisonnablement apaisés peut-être aussi !
1459
: Pie II lance sa croisade contre le Turc...
Pendant
tout son court pontificat (1458-1464), Pie II a porté l'obsession
qui va tarauder le Saint-Siège pendant des décennies : reprendre
Constantinople et marcher contre le Turc ! Mais dès son assemblée
de Mantoue en 1459 - 6 ans après la chute de Constantinople, ne serait-ce
pas un peu tard ? - les princes européens, fils tès dévoués
du Saint-Père... jouent en fait les cartes qu'ils ne cesseront de
jouer d'abord et avant tout : leurs propres préoccupations géopolitiques.
Ainsi, les Français, après avoir rechigné à
faire acte d'obédience envers le Pape - la Pragmatique Sanction de
Charles VII n'a que 26 ans !, se résignent mais sans pour autant
digéré la décision pontificale de donner la Sicile,
non pas à René d'Anjou, mais à Ferdinand, fils bâtard
d'Alphonse d'Aragon, tout à fait indigne de régner ! Comme
Pie II ne lache rien, ils trouvent une autre réserve pour botter
en touche : "interrogés sur l'importance des secours qu'ils
comptaient apporter contre les Turcs, [ils] répondirent qu'il était
inutile de songer aux Turcs, si l'on ne résolvait pas au préalable
le conflit opposant les Anglais et les Français" - la guerre
de Cent Ans n'en finit pas de finir... Et Pie II continue amèrement
: "Comme le Pape Pie II ne pouvait tirer aucune secours du côté
des Anglais pour la défense de la foi, et que les français
ne voulaient pas venir en aide à la religion, il se tourna alors
du côté des représentants de la Germanie [...]. Ceux-ci
parvinrent à se mettre tous d'accord et ils promirent [...] 32 000
hommes de pied et 10 000 cavaliers."
Est-ce parce qu'il se méfiait de ces belles promessses,
qu'il aurait décidé un peu après, d'écrire
directement à.... Fatih Sultan Mehmet ?
Toujours est-il qu'en 1464, à Ancone,
à bout de force, il attend toujours que les Princes européens
les tiennent, leurs promesses ! Seuls les Vénitiens, pour une fois
! et le Duc de Bourgogne, sont là. Sa croisade contre le Turc ne
verra donc pas le jour. Le 15 août 1464, il meurt, bien seul. Et dès
le 18 août, le Doge Cristoforo Moro, rentre dare-dare à Venise
désarmer sa flotte et retourner aux choses sérieuses : le
florissant commerce en Méditerranée avec... le Turc !
Mémoires d'un pape de la Renaissance, les commentarii de Pie II
Taillandier - Relire l'Histoire, 2001, 533 p.
1464
Pie II à Ancone
Pinturicchio - Sienne
... mais qui sont les deux "enturbannés" sur la à
droite ?